Axe 2. Présentation

, par Marc-Antoine Rey

Responsables : Séverine Blin & Julien Zurbach

Le temps n’est plus où les historiens de l’économie antique pouvaient, à la suite de Finley, faire comme si la recherche archéologique ne changeait rien aux questions qu’ils posaient et n’apportaient guère de réponses non plus. On ne peut plus non plus croire qu’il existe une économie antique, identique dans ses structures de la fin du Bronze aux débuts du Moyen âge. Cet axe se destine à accueillir, soutenir et coordonner les initiatives de recherche et de formation fondées sur l’interaction entre plusieurs catégories de documentation, textuelles ou matérielles, et l’approche de la diversité géographique et chronologique, avec pour cœur l’étude des mécanismes, institutions et pratiques réglant la production et l’allocation de biens au sein des sociétés protohistoriques, antiques et médiévales. Nous ne nous interdisons aucun domaine qui relève de ces thèmes et approches, du Néolithique au Moyen Âge.


Il s’agit de prendre en compte et de soumettre à une critique constructive les nombreux courants apparus en histoire et archéologie des économies antiques, ou transférés vers ces domaines, depuis une vingtaine d’années, c’est-à-dire depuis la fin du règne du primitivisme et la floraison des études nouvelles. Ce sont principalement l’histoire et l’archéologie des marchés et des lieux d’échange et de la circulation des biens ; l’histoire et l’archéologie de la production et des techniques, depuis la transformation des produits agricoles jusqu’aux artisanats de luxe, un domaine où l’étude des chantiers de construction urbains a récemment pris une place de premier plan ; la démographie des sociétés anciennes et l’étude des processus d’urbanisation ; l’archéologie environnementale, l’étude de la distribution et de l’exploitation des terres ; l’étude de la diversité des outils et usages monétaires ; et tout dernièrement, dans une perspective comparée sinon globale, les études sur l’importance du travail contraint et la new fiscal history. Ces contributions se trouvent souvent dans des champs séparés, et sont réparties de manière très inégale : on sait tout de la circulation des biens en Méditerranée archaïque, rien ou presque des conditions de production de ces biens ou de l’accès aux matières premières. Des problèmes bien connus et étudiés dans certains endroits peuvent être neufs ailleurs : la question de l’urbanisation en offre un bon exemple. De même, nombre de discussions générales sur la monnaie antique ignorent largement les monnaies celtiques ou le métal monétaire pesé au Proche-Orient, et les spécialistes des textes antiques ont rarement l’occasion de travailler avec les spécialistes de l’environnement, géologues, carpologues, zoologues ou anthropologues, alors que ces disciplines sont en train de changer fondamentalement l’archéologie.
Il s’agira donc aussi de décloisonner les domaines de spécialité et les aires chrono-culturelles, non pour aboutir à une forme désincarnée d’histoire (trop) globale ou à une théorie générale mais pour constituer des lignes et des contrastes historiques fondés sur des situations particulières mieux comprises. En profitant de la structuration par axes, nous donnerons toute leur ampleur aux aspects économiques des recherches menées au sein du laboratoire, dont une des originalités fortes est d’accueillir aussi bien des archéologues que des spécialistes des textes, travaillant sur des terrains très divers.
Une articulation thématique des travaux pourrait prendre la forme suivante.

2. 1- Population et territoire

Plusieurs types de travaux menés dans le laboratoire éclairent sous un angle ou un autre la relation entre une communauté, son ou ses territoire(s) et les ressources naturelles que la production primaire peut y mobiliser. Il s’agit d’abord des études d’ensemble sur une communauté et son environnement, à travers fouilles, prospections au sol ou exploitation de données diverses, notamment Lidar (L. Salanova, L. Laüt). L’étude topographique des parcellaires, habitats et réseaux débouche sur celle des circulations et de l’exploitation du milieu.
Les données funéraires sont ici essentielles, à travers les analyses auxquelles elles donnent lieu (ADN, isotopes du carbone) ou dans des démarches de démographie historique (L. Salanova, J. Zurbach). Aux époques historiques, ce type de recherches passe inévitablement par le rapport entre urbain et rural, et donc par le ravitaillement des villes et de manière générale la fiscalité. Les problèmes de l’annone sont abordés à plusieurs époques, de la Grèce classique à l’Antiquité tardive et au Moyen âge italien (J. Zurbach, Chr. Goddard, L. Clerici). La mobilisation des ressources d’un territoire au profit d’un centre qui a souvent forme urbaine est aussi au cœur des études menées en épigraphies égéennes : publication d’un supplément au recueil des inscriptions en linéaire A et études sur les textes mycéniens (J.Z.)

2.2- Production, échanges, consommation des productions artisanales

Diverses catégories de produits peuvent être abordées par les chercheurs du laboratoire. Les recherches sur les produits de luxe dans le monde romain, poivre, perles ou œufs d’autruche (J. Trinquier) prennent naturellement leur place ici. Il s’agit d’un axe de recherches déjà structuré et en plein développement.
La céramique est certainement aux époques considérées ici le matériel le plus courant sur les sites ; elle fait l’objet d’approches riches et nombreuses qui en rendent l’étude difficile mais aussi très novatrice et précieuse pour beaucoup de questions relevant de l’histoire économique. Le laboratoire offre ici la possibilité de croiser les apports et les expériences de terrains situés du Maghreb à l’Asie centrale, des productions néolithiques aux productions médiévales. On couvre donc à peu près tous les types connus de structures de production : domestique, incluse ou non dans des villages de spécialistes, et finalement ateliers à très grande échelle, soutenus par une institution ou par les échanges ; à l’opposé, on couvre tous types de production, régionale ou locale comme produits à diffusion lointaine, et tous types de fonctions et catégories, de la céramique de cuisine et de stockage à la vaisselle fine. Des programmes de recherches sur le Maghreb, et notamment le site de Kouass (V. Bridoux), sur la Gaule romaine, sur l’Asie centrale hellénistique (J.-B. Houal), sur la Méditerranée orientale (Milet), trouveront à se croiser ici.
Un autre centre de recherches est constitué par la production et la consommation du métal, abordée en protohistoire celtique (S. Marion, Th. Lejars) et en Méditerranée orientale (à Apollonia, à Milet).
Une place toute particulière reviendra à l’organisation des lieux de production abordés à toutes échelles ; les chercheurs du laboratoire fouillent des lieux de production céramique et métallurgique sur presque tous leurs chantiers, notamment à Kouass, Milet et Apollonia. Cela permet d’approcher les paramètres fondamentaux de la production : échelles de production, main d’œuvre, degré de spécialisation. À l’opposé, au-delà de l’échange, des circuits de diffusion et finalement de la question du marché, il faut peut-être évoquer la consommation (qui consomme quoi et à quelle échelle) : thème qui trouve à se nourrir dans les données archéologiques, notamment avec la notion de faciès de consommation (de site : habitat, sanctuaire, nécropole ou de catégorie sociale : mobilier funéraire notamment). Nombre de chercheurs travaillent sur la diffusion des produits et les modalités de la consommation, à différentes échelles.

2.3- Rythmes, ruptures, diversité

Ces deux axes doivent déboucher sur une réflexion d’ensemble sur les économies anciennes (protohistoriques, antiques et médiévales). La démarche adoptée, qui consiste à faire travailler ensemble spécialistes des textes et archéologues, prend la suite du projet « Changement dans leséconomies antiques », soutenu par le LabEx Transfers depuis 2012. Il s’agit de compenser le poids excessif des données textuelles gréco-romaines dans l’approche des économies anciennes, sans pour autant favoriser les oppositions trop tranchées et faciles entre textes et archéologie, mais bien en construisant un espace de travail commun, ce pour quoi les terrains et spécialités constitutifs du laboratoire AOROC forment un cadre idéal.
Des axes transversaux pourraient être constitués autour d’une seule question fondamentale, celle des rapports entre économie et société, et donc entre classes, statuts, ordres d’une part, pratiques économiques d’autres part ; ceci comprendrait

  • Le travail contraint et ses formes, dans tous les domaines de la production et des échanges, et la possibilité concomitante d’un travail libre ou d’un salariat
  • La ville, l’urbanisation, l’organisation de territoires autour d’un centre urbain, la perception des taxes
  • Les fonctions de la monnaie dans toutes les activités sociales – elle ne se réduit en rien aux échanges mais est au cœur de la valeur et de la dette, des transferts de richesse (héritage, dot, largesses)
  • La rationalité séparée et autonome, ou non, des activités économiques (comptabilité, inventaires, documents fonciers et fiscaux)
  • Les régimes d’appropriation, de possession, de propriété et le rapport entre droit et économie.
    Une place toute particulière revient dans ce cadre à la numismatique, thème important et traditionnel du laboratoire. Un projet en gestation est un corpus des trésors de monnaie pesée et non frappée en Méditerranée, un phénomène qui apparaît depuis quelques années comme extrêmement important, à côté des monnaies frappées, aussi bien en Grèce qu’en Italie ou en péninsule ibérique.
    Ces axes de recherche doivent naturellement s’ouvrir à des terrains de comparaison plus éloignés, parmi lesquels l’Inde (présence de C. Ferrier) et la Chine, dans le cadre d’échanges qui sont facilités par la présence de l’EPHE et de l’EFEO dans PSL.