Du terrain au texte et inversement : les sources cartographiques et textuelles (tant publiées qu’inédites) sur l’Asie Centrale
Mission d’étude. Archives d’État et collection de manuscrits orientaux.

, par Agnès Tricoche

Сe projet a été initialement conçu comme un élargissement des recherches menées par les membres de la Mission archéologique franco-ouzbèke de Sogdiane (MAFOuz-Sogdiane) sur le terrain et sur les textes antiques et médiévaux édités (Claude Rapin et Yury Karev). Deux autres sources majeures d’information doivent aussi être mises à contribution : 1) les cartes anciennes et prémodernes, parmi lesquelles figurent des documents peu ou jamais explorés par les archéologues 2) les textes non-publiés, sous forme manuscrite, conservés dans les diverses bibliothèques du monde, entre Paris, Saint-Pétersbourg, Tachkent et Calcutta.
Claude Rapin s’est spécialisé dans la géographie historique et l’histoire de la cartographie de l’Asie centrale depuis l’époque achéménide jusqu’à Claude Ptolémée, dans le cadre d’une étude plus générale sur la toponymie antique et les voies de communication. Outre l’étude des manuscrits, Yury Karev s’est concentré sur la recherche des premières cartes des topographes russes du XIXe-début XXe siècle dans lesquelles on retrouve des données intactes antérieures à leur altération par l’époque industrielle. C’est une source historique de premier ordre : d’abord pour le paysage géomorphologique et les sites archéologiques détruits par l’activité humaine postérieure, puis pour la toponymie ancienne telle qu’elle s’était conservée au XIXe siècle, et qui a fortement changé à l’époque soviétique et post-soviétique. C’est ainsi que l’on peut à nouveau étudier les problématiques de l’évolution de la structure urbaine, de l’exploitation rurale et de la mobilité de la population, tout en visant une analyse comparative des différentes périodes historiques.

Trois centres sont visés avant tout : d’abord Moscou et Saint-Pétersbourg, puis Tachkent (et éventuellement Samarkand). L’accès aux archives documentaires du Musée de l’Orient à Moscou où sont déposées plusieurs cartes militaires précédemment « classées » (de l’oasis de Bukhārā en particulier) et des discussions avec les conservatrices du musée ont donné l’idée d’aller rechercher des cartes de l’époque coloniale russe dans diverses institutions, comme les archives d’État (de l’Académie des Sciences, entre autres), divers instituts de recherches (comme l’Institut des études orientales) et musées (Musée de l’Orient…), en Russie et en Ouzbékistan. Les premières missions à Moscou ont démontré qu’il est possible, à condition de procéder à un dépouillement méthodique des catalogues nonpubliés internes des institutions diverses, de retrouver les traces, certes éparpillées, des cartes à des échelles différentes qui ont fait partie d’un vaste corpus de relevés topographiques réalisés par les topographes militaires entre 1865 et 1917 sur tout le territoire de l’Asie Centrale touché par l’expansion impériale russe (Khiva, Boukhara, Merv et le Turkestan « russe »).
Ces cartes prémodernes demandent une analyse approfondie fondée sur leur comparaison avec les cartes plus récentes (essentiellement soviétiques, les plus facilement accessibles), les photos aériennes (également soviétiques) et satellites (Google etc.), ainsi que sur les informations conservées dans les sources médiévales chinoises, persanes et arabes. Dans ce dernier cas il s’agit non seulement d’ouvrages géographiques et historiques, mais aussi de dictionnaires portant sur la nisba/gentilice (qui indique la localité d’origine des gens) des transmetteurs de la tradition musulmane, ainsi que les documents de donation publique – le faqf.
Les sources textuelles médiévales donnent ainsi des noms de lieux et indiquent souvent les distances qui les séparent. Une analyse croisée s’impose afin d’identifier les sites recensés et prospectés en Asie Centrale qui, pour une grande partie, ont perdu leurs anciens noms. Le but du projet est évidement d’obtenir des copies scannées de ces cartes afin de pouvoir les intégrer dans un système géo-référencé. Pour cela il faut d’abord les recenser et en faire une sélection. Le budget d’une mission ne permet pas de commander beaucoup de copies, car cela demande un investissement beaucoup plus conséquent pour lequel il faudra monter un projet à part, avec nos collègues à l’étranger. Néanmoins, au sein du laboratoire nous avons le projet Chronocarto, mené sous la direction de Katherine Gruel, qui constitue un excellent exemple de base de données thématique sur les sites de l’Âge du Fer en France et plus largement en Europe. Plusieurs réunions ont déjà permis de faire le point sur la question de l’élaboration d’une structure de type base de données similaire et polyvalente sur l’Asie Centrale.

Cet outil de recherche a pour but de regrouper les données éparpillées dans les sources d’information matérielle et textuelle et, grâce à cette approche interdisciplinaire, de servir de base pour les publications sur la géographie historique des régions en question. Contrairement à l’histoire antique où la découverte de nouvelles sources narratives (hors épigraphie) est un événement assez rare, le corpus des récits des auteurs musulmans mis à la disposition des chercheurs est encore loin d’être complet. Les textes inédits qui font partie des collections de manuscrits orientaux des diverses bibliothèques du monde représentent un champ d’étude très prometteur. Cela est particulièrement le cas pour la collection de l’Institut des manuscrits orientaux de Saint-Pétersbourg. Le travail de collation des manuscrits de l’ouvrage de Balʽ amī (Xe siècle), indispensable pour l’étude de l’histoire et de la géographie historique de l’Asie Centrale, forme notre objectif principal pour la mission que l’on compte faire à Saint-Pétersbourg en 2019.