Naissance et développement d’un paysage funéraire romain (Ier siècle av. – Ier siècle apr. J.-C.)
Aux portes de la ville et le long de la route de Nocera Pompéi - Fouille de la nécropole romaine de Porta Nocera

, par Jean-Michel Colas

Programme de recherche de l’École française de Rome en collaboration avec l’École Pratique des Hautes Études (UMR 8546 CNRS ENS-Paris AOROC), la société archéologique Evéha International et le Parco Archeologico di Pompei
Avec la participation du fonds ARPAMED, du laboratoire d’anthropologie de Bordeaux, de la société Archeodunum et de l’Institut Universitaire de France


Équipe 2019 :
Sammy Ben Makhad (MNHN UMR 7209 du CNRS), Sabrina Bianco (università di Padova), Philippe Brunner (UMR 5140 ASM Montpellier), Cécilia Cammas, Marie-Caroline Charbonnier (Inrap), Anselme Cormier (FNRS / CReA – Patrimoine Université Libre de Bruxelles), Camille Coupeur (EPHE), Thomas Creissen (Évéha International, Université de Tours), Sandra Dal Col, Franck Decanter, Elsa Dias (Archeodunum), Jean-Patrick Duchemin (Université de Lille 3), Henri Duday (UMR 5199 du CNRS PACEA, université de Bordeaux), Anaïs Du Fayet (université de limoges, l’institut médico-légal du CHU Dupuytren), Aude Durand (Université de Lille 3), François Fouriaux (EFR), Flore Giraud, Marion Gorbea, Johannes Laiho, Aurore Lambert (Éveha), Alexia Lattard (université d’Aix-Marseille), Anaïs Lebrun (Éveha), Tuija Lind, Paloma Lorente (université de Bordeaux), Adrien Malignas (Mosaïques Archeologie), Véronique Matterne (CNRS / MNHN), Pascal Neaud (Inrap), Émilie Portat (Direction de l’Archéologie, Chartres Métropole, UMR 7041 ArScAn), Audrey Roger (université de Toulouse Jean-Jaurès), Kévin Salesse (Université Libre de Bruxelles), Verdiana Sorrento, Sophie Thorimbert (Archeodunum), William Van Andringa (École Pratique des Hautes Études et Institut Universitaire de France), Jan Veron (Éveha)

Équipe 2020 : Philippe Brunner (UMR 5140 ASM Montpellier), Anselme Cormier (CHUS, Université catholique de l’Ouest, Angers), Sandra Dal Col (Eveha), Franck Decanter (UMR 8546 CNRS ENS-Paris AOrOc), Henri Duday (UMR 5199 du CNRS PACEA, université de Bordeaux), Aude Durand (UMR 8546 CNRS ENS-Paris AOROC), François Fouriaux (EFR, UMR 8546 CNRS ENS-Paris AOROC), Flore Giraud, Chloé Lacourarie, Tuija Lind, Paloma Lorente Sebastián, Adrien Malignas (Mosaïques Archéologie, UMR 8546 CNRS ENS-Paris AOROC), Véronique Matterne (CNRS / MNHN), Sophie Pillault, Émilie Portat (Direction de l’Archéologie, Chartres Métropole, UMR 7041 ArScAn), Audrey Roger (université de Toulouse Jean-Jaurès), Verdiana Sorrento (Eveha), William Van Andringa (EPHE, UMR 8546 CNRS ENS-Paris AOROC et IUF).

La campagne Porta Nocera du mois de septembre 2020 a fait intervenir 5 membres du laboratoire AOROC.

Un état de conservation exceptionnel, de nouveaux questionnements

Un premier programme d’étude porté par l’École française de Rome a concerné la nécropole de Porta Nocera (2003-2007). Cette exploration a donné lieu à une publication des résultats en deux volumes :

Van Andringa W., Duday H., Lepetz S. et al., Mourir à Pompéi : fouille d’un quartier funéraire de la nécropole romaine de Porta Nocera (2003-2007), 2 vol., Collection de l’Ecole française de Rome, 2013, 1451 p.

Cette réflexion d’ampleur sur un petit ensemble de tombes est à l’origine de nouveaux questionnements qui intéressent désormais les modalités d’implantation et d’évolution d’une nécropole à l’époque romaine, les pratiques rituelles et mémorielles déployées autour des morts ainsi que la structure familiale étudiée sous l’angle de ses manifestations funéraires.

Fouille d’une aire de crémation. Les microcouches composant ce qu’il reste du bûcher sont fouillées par carrés de 20 cm de côté et des passes de 2 à 3 cm. L’enjeu est de retrouver les dynamiques d’organisation des aires de crémation (cliché ©Flore Giraud).

Fouille de la sépulture 3D9 qui a livré une quarantaine de balsamaires. Ceux-ci n’ont pas été ‘ramassés’, mais enregistrés progressivement par passes de démontage. Une couverture photogrammatique des dépôts devra permettre de réfléchir à la succession des gestes répétés par un officiant ou plusieurs. Cela signifie une fouille fine, des plans, des coupes et un minimum de 40 photos par passe. La restitution des balsamaires en 3D est encore plus lourdes : 800 clichés pour trois flacons ! (cliché ©Flore Giraud).

La fouille de l’aire de crémation 3E. Un enjeu de taille : restituer la cérémonie des funérailles pour les membres d’une même famille. Le coût en temps est tout aussi important. Fouille par carrés de 20 cm de côté, puis tamisage et tri de chaque carré. Une dizaine de caisses de refus de tamis (sédiment tamisé à la maille de 1 mm) doivent être triées pour cette seule structure. Le travail à venir est colossal, mais il permettra de documenter une aire de crémation comme jamais cela n’a été fait (cliché ©Flore Giraud).

Archéologie du geste : analyse de la structure des rites funéraires

Un volet de la problématique intéresse les pratiques funéraires dans leur complexité structurelle. Sont analysés en effet autant les gestes techniques qui interviennent dans la mise en œuvre des équipements funéraires (bûchers, tombes, monuments) que les gestes rituels qui participent à la bonne gestion de la mort d’un défunt à un autre, d’une famille à l’autre. Les enclos funéraires sont propices à un travail archéologique sur le geste, l’action et la pratique rituelle. Il s’agit de fait d’ensembles clos, composés de sols en terre battue générés dans le cadre d’une pédogénèse active assurant la protection du mobilier laissé sur place. Dans la nécropole de Porta Nocera à Pompéi, les cérémonies s’organisaient autour de trois moments qui ont laissé des traces spécifiques, la crémation des défunts sur un bûcher, la mise en terre des restes osseux (acte qui fondait la tombe) et les honneurs rendus régulièrement aux morts, une fois la sépulture constituée. Parmi les traces matérielles laissées sur les sols et dans les sépultures, on retiendra plusieurs types de mobiliers archéologiques permettant de reconnaître des gestes rituels qui jouaient un rôle déterminant dans la structuration des différents moments funèbres : les lampes à huile, les flacons à parfum, les gobelets à paroi fine ainsi que les offrandes animales et végétales identifiées grâce aux ossements animaux et aux restes végétaux préservés par la carbonisation. Cette liste n’est certes pas exhaustive (il faudrait ajouter la monnaie, le petit mobilier parfois déposé, les gestes déployés autour du mort et de ses restes), mais elle est suffisante pour évaluer l’implication des objets et produits utilisés en contexte funéraire dans le séquençage rituel et la transmission du savoir-faire cérémoniel.

Cette recherche a donné lieu à la publication dans les collections du laboratoire d’un ouvrage méthodologique attendu sur l’archéologie du geste :

Van Andringa W., Archéologie du geste. Rites et pratiques à Pompéi, Paris (Hermann), 2021.

Archéologie de la mémoire : à la recherche des histoires familiales

La multiplicité des traces enregistrées sur le terrain, notamment dans l’organisation des sépultures, permet en outre d’étudier de manière totalement inédite la famille romaine : le recrutement funéraire et les aménagements mis en évidence dans les enclos retranscrivent en effet, dans une certaine mesure, la structure des groupes familiaux et les recompositions mémorielles au gré des générations. La rareté des épitaphes permet de parler de stratégie mémorielle sélective. Les autres sépultures des enclos étaient soit des tombes sans marquages (réservées aux enfants ou à certains adultes), soit des tombes dotées d’un marquage anonyme (une stèle en lave anépigraphe), par conséquent promises à un oubli immédiat ou rapide. Ce type d’analyse archéologique permet d’enquêter sur la structure familiale à l’époque romaine ; il est effectué pour chaque enclos, avec des histoires familiales marquées par des manifestations mémorielles qui ont laissé des traces dans les aménagements et les équipements sépulcraux.

Des développements et innovations méthodologiques

L’archéologie d’aujourd’hui nécessite l’intervention d’un grand nombre de spécialistes et de savoir-faire. Il s’agit d’étudier des matériaux aussi variés que les os humains, les os ouvragés, les os animaux, la céramique, les lampes à huile, le verre, les charbons de bois, les tissus et tant d’autres ! (cliché ©Flore Giraud).

Si le projet est charpenté par une problématique historique sur le domaine funéraire et les structures sociales, notamment familiales, il donne une place importante aux développements de la méthode archéologique. Une réflexion particulière et permanente concerne l’enregistrement de terrain que nous tentons de rendre plus performant et plus adapté encore au domaine étudié (développement d’un SIG et d’un programme 3D appliqué à l’étude des tombes et enclos). Cette volonté d’innovation méthodologique intéresse également l’anthropologie. L’opération Porta Nocera est en effet l’occasion de donner à l’étude des restes humains brûlés un élan nouveau, avec une perception beaucoup plus précise des gestes de la crémation (quantité d’os collectés, modalités de la collecte manuelle des fragments destinés à être placés dans le réceptacle funéraire, curage éventuel de l’aire de crémation) ou encore une meilleure connaissance biologique des populations concernées. La recherche systématique des liaisons ostéologiques entre les divers contextes (bûcher, tombe, sols) fournit en outre des arguments souvent déterminants dans les approches rituelles et mémorielles. Un autre domaine innovant est celui de la micromorphologie des sols. Dans une ville aussi étudiée que Pompéi, l’étude des transformations des sols sous l’action naturelle et anthropique est à notre sens un autre enjeu majeur de la compréhension du site et de son évolution. Les géoarchéologues impliqués dans notre projet portent ainsi un regard particulier sur les aménagements successifs de la route et des enclos funéraires (nécro-sols et remblais).

Outre les rapports de fouille déposés chaque année auprès du Parc Archéologique et de l’École française de Rome, les principaux résultats et réflexions méthodologiques sont présentés chaque année sur le site web de la fouille (http://www.deathinpompeii.com) ainsi que dans des articles et chroniques publiés en plusieurs langues (français, anglais, italien) :
W. Van Andringa, Th. Creissen, H. Duday (dir.), La necropoli romana di Porta Nocera a Pompei. Campagna 2017, Fasti Online – FOLDER-it-2018-420 ; La nécropole romaine de Porta Nocera à Pompéi. Campagne 2017, Chronique des activités archéologiques de l’École française de Rome [En ligne], mis en ligne le 19 juillet 2018.
Voir : http://journals.openedition.org/cefr/1946
La necropoli di Porta Nocera a Pompei : nascita e sviluppo di un paesaggio funerario romano (I sec. a.C. – I sec. d.C.). Rapporto della campagna 2016, Fasti Online – FOLDER-it-2017-384 ; La nécropole romaine de Porta Nocera à Pompéi : naissance et développement d’un paysage funéraire romain (Ier siècle av. J.-C. – Ier siècle apr. J.-C.). Campagne 2016, Chronique des activités archéologiques de l’École française de Rome [En ligne], mis en ligne le 6 avril 2017.
Voir : http://cefr.revues.org/1702
Scavo 2015 della necropoli romana di Porta Nocera a Pompei : nascita e sviluppo di un paesaggio funerario romano (I sec. a.C. – I sec. d.C.), Fasti Online – FOLDER-it-2016-363 ; La nécropole romaine de Porta Nocera à Pompéi : naissance et développement d’un paysage funéraire romain (Ier siècle av. J.-C. – Ier siècle apr. J.-C.). Campagne 2015, Chronique des activités archéologiques de l’École française de Rome [En ligne], mis en ligne le 21 mars 2016.
Voir : http://cefr.revues.org/1528
Scavo 2014 della necropoli romana di Porta Nocera a Pompei : il settore 26 OS, Fasti Online – FOLDER-it-2015-334 ; La nécropole romaine de Porta Nocera à Pompéi : le secteur 26 OS (campagne 2014), Chronique des activités archéologiques de l’École française de Rome [En ligne], mis en ligne le 04 mai 2015.
Voir : http://cefr.revues.org/1352.